Comme un chien sans collier

Après le coup de massue, mon premier réflexe a été de chercher à y échapper : après tout, quelque chose d’aussi gros, d’aussi énoooorme, ce ne pouvait être qu’une erreur. Là aussi c’est un réflexe acquis de mon long bagage scientifique: une information qui sort trop du lot, c’est une information erronée. Mais sachant que je ne retrouverais le sommeil qu’en la SACHANT erronée (et non pas en me contentant de la présumer comme tel), je cherche à m’assurer que mes recherches n’ont pas échappé une information qui changerait tout. En fait j’en suis convaincu : il y a certainement quelque chose qui m’a échappé et qui donne certainement tort à tout ce que je venais de réaliser. Je ne peux tout bêtement pas être tout seul avec Pablo Servigne à être dans l’erreur, à entrevoir cette fin du monde tel que nous le connaissons : on devait avoir tort quelque part.

Je me tourne alors vers mon frère. Ingénieur lui aussi, il sait penser lui aussi « en-dehors de la boîte ». Il m’a d’ailleurs lui aussi sorti d’un certain nombre de contes de fées. Je suis certain que lorsque je vais lui en parler il va éclater de rire en disant « Pablo Servigne? Tu écoutes ces affaires-là, toi? » Je lance le skype, et voir sa face me soulage : le temps d’échanger un salut, quelques banalités, et je suis certain qu’il va me soulager de mon furoncle de fin du monde.

J’étais très, très, très loin d’anticiper sa réaction.

Je lance le sujet, et avant qu’il ouvre la bouche je vois son visage tout en même temps se figer et blêmir. Plus je parle et plus il blêmit et fige. Et il me dit « ben tu sais moi aussi j’y pense parfois. C’est évident ce que dit ce gars. Mais bon, moi je m’amuse tant que je peux m’amuser, j’essaie de profiter de la vie. Mais c’est évident que ça va mal, très mal finir. Mais j’évite d’y penser. Ça sert à rien de bousiller le moment présent avec ces réflexions. »Puis il me dit : « Bon. Tu le savais pas que je tiens pas à en parler. Donc aujourd’hui tu peux m’en parler autant que tu veux, t’as carte blanche. Mais quand le skype va fermer, je ne veux plus jamais, mais alors plus jamais, en entendre parler. »

Mettons que comme soulagement, j’espérais mieux. Mais en sincérité et authenticité, j’étais servi, et c’était là l’essentiel. Je n’avais pas besoin de plus de bullshitage que la société thermo-industrielle ne m’en impose déjà. Je n’étais pas plus avancé, sinon qu’avoir raison me dérangeait profondément. Parfois, on aimerait avoir tort.

Que fait-on quand on est dans la quarantaine, qu’on se fait annoncer un cancer incurable, qu’on demande un deuxième avis, et qu’on se fait confirmer avoir un cancer incurable? On va chercher un troisième avis. Tout en pensant à ses arrangements funéraires.

Durant les plus de six mois qui ont suivi, j’ai écœuré mes amis avec ces questions d’effondrement. On en rit aujourd’hui, mais à l’époque ça riait pas vraiment. Ils me parlaient de choses et d’autres, et ça ne faisait aucun écho chez moi, et tout ce qu’ils me disaient, je le ramenais à mon obsession d’alors : l’effondrement, ou bien le déclin, appelez-ça comme vous voudrez. L’effondrement ce n’est rien qu’un déclin (très) rapide. On échappera peut-être à l’effondrement, pour l’instant c’est mal parti pour y échapper, mais certainement pas au déclin..

Visiblement le sujet était difficile. Il brise des rêves. Il brise des projets. Il brise des visions du monde. J’étais comme un chien sans collier, allant vers l’un puis vers l’autre, espérant trouver une théorie, des faits, une vision qui renverse mes conceptions effondristes. Et c’était peine perdue. Je pouvais bien tenter de demander un troisième, un quatrième, un cinquième, un énième avis… ils n’ont pas tous confirmé le diagnostic (parfois refusant au moins de l’examiner), aucun n’a réussi à (ou même approché de) l’écarter. Le plus souvent c’était un acquiescement sur un déclin, dont les modalités, violentes ou non, sont difficiles à cerner.

Que fait-on au Québec quand Météomedia annonce une tempête de neige? On se prépare. On pellete devant chez soi. On s’assure avoir suffisamment de sel à déglacer. On met les pelles dans l’entrée. On fait son épicerie à l’avance pour ne pas avoir à la faire dans la tempête. On prévient nos proches qu’on ne sera pas à telle activité sociale. Bref : on se prépare.

Et visiblement comme la tempête vient, j’ai commencé à me préparer.

Le coup de massue

C’était un jour de mai 2018. Cela faisait plusieurs semaines que j’avais découvert les entrevues de Thinkerview. Et nous avions recueilli à la SPCA un petit chaton d’à peine deux semaines. Ce chaton a toute son importance dans l’histoire…

Puis parmi les entrevues Thinkerview, je tombe sur celle de Pablo Servigne. Ma première réaction c’est « Mais qui c’est cet olibrius? Effondrement de la civilisation… il en a fumé du bon! ». Je ne suis pas resté longtemps sur cette impression, car après quatre décennies de vie, s’il y a bien une chose que j’ai retenue, c’est que c’est les gens qui ne sont pas d’accord avec moi qui me font avancer (et certains ont carrément changé ma vie au complet).

J’écoute donc attentivement cette entrevue. Je ne le réalisais alors pas, mais ma vie venait de radicalement changer…

Je commence à réaliser que ce dont cette entrevue me parle, c’est d’une intuition que j’ai depuis l’adolescence : on ne peut matériellement pas faire une croissance infinie sur un support limité (la planète). Je m’en étais alors entretenu avec mon père qui m’a initié à la philosophie et au questionnement, et sa réaction était « Oui, la croissance a des limites. Enfin bon, ceux qui se retrouveront avec ce problème s’arrangeront avec… nous ça ne nous concerne pas. »

Ingénieur de formation, parfaitement endoctriné à la foi religieuse en la technologie qui résout tous les problèmes, je me mets alors à chercher de quoi fermer le clapet de cet illuminé de Pablo Servigne (c’est dingue de donner le micro à des tarés pareils!…) Je commence à chercher, et plus je cherche, plus le doute s’instille en moi : « et s’il avait raison? » Puis je cherche, je cherche, je cherche de façon encore plus frénétique… je n’en dors plus que deux à trois heures par nuit pendant une semaine. Je cherche… je cherche… je comprends, je réalise…

Au bout d’une semaine de recherches compulsives, ininterrompues sinon de peu de sommeil et de quelques câlins à mes enfants et ma conjointe, je me retrouve allongé sur mon lit, à donner le biberon à notre chaton dont la SPCA m’avait prévenu que sa survie était très aléatoire : abandonné bien trop tôt par sa mère, trouvé dans un buisson par un passant, avec rien dans la vie sinon notre bienveillance et notre désir fou de le vouloir vivre.

Alors que je lui donnais son biberon, il me fallait me rendre à l’évidence : il était inutile de refuser de comprendre ce que j’avais compris. Notre civilisation est sur une pente glissante qu’elle ne remontera probablement jamais. Elle est non seulement condamnée, mais je vais assister de mon vivant à son déclin, de mon vivant, et ma famille allait être prise dans ce tourbillon de déclin.

Et alors je me suis mis à pleurer, à chaudes larmes. Je voyais devant moi le suicide impossible à interrompre de notre société. Un profond sentiment de condamnation inéluctable et d’impuissance s’est emparé de moi, mon coeur s’est brusquement teinté de gris et de marbre : c’était le coup de massue. Je pleurais, le torse pris de soubresauts par mes sanglots, inconsolable. Je voulais vivre, je voulais vivre une belle vie, et je voulais offrir à mes enfants une belle vie. Mais d’un seul coup tout cela me semblait irréaliste. Puis j’ai regardé mon chaton qui rampait sur mon ventre, cette petite boule de poils gris légère, fragile, qui avait déjoué la mort et continuait de le faire. J’ai regardé mon chaton, et c’est comme si sa seule présence me parlait : si lui s’en sortait, avec tous les mauvais tirages que la vie lui avaient donnés, alors moi aussi je pouvais m’en sortir. C’est comme si ce chaton, avec ses yeux à peine éclos, me rattrapait par le col de chemise, et me remontait du gouffre dans lequel j’étais plongé.

Aujourd’hui ce chaton se porte à merveille, et c’est une adorable petite peste.

Et je suis là à jouer moi aussi ma petite peste, dans mon costume de Naf-Naf le 3ème petit cochon, à travailler à m’en sortir, et aider ceux qui ont la patience et l’intérêt de me lire d’en faire de même.