Maintenant que je suis là-bas, je peux être ici

Voilà plus d’un an que je n’ai rien publié. Quatorze longs mois. C’était bien trop long.

Depuis plus de trois ans je philosophe, je disserte, j’explique, j’argumente, j’informe… mais tristement tout était dans la tête et pas grand chose dans le concret.

Cette dernière année j’ai choisi de ne plus parler, et de travailler. Je trouvais que le « faites ce que je dis » était empreint de très sérieuses limites, manquait très sérieusement d’efficacité et de crédibilité, et d’ailleurs m’imposait de très inconfortables limites. Pendant qu’on parle et qu’on philosophe, on ne travaille pas beaucoup.

Peu avant cette longue pause, je ressentais un besoin littéralement physique de me mettre au travail manuel, les mains dans la terre et sur le bois. C’était physiquement pressant, un besoin qui ne supportait aucune négociation.

À la fin juin de l’an dernier, nous devions terminer les dernières démarches pour acheter la ferme de la grand-mère de ma conjointe, dans Charlevoix. Malheureusement, à la dernière minute, la succession n’était plus certaine de vouloir vendre.

Cela faisait deux ans que nous travaillions sur le dossier, nous avions vendu notre grande propriété de Montréal, nous avions vendu les trois quarts de nos meubles, nous vivions dans un petit appartement sur St-Denis sous l’A40, égayés par les partys jusqu’à quatre heures du matin en semaine de nos voisins du dessus (lesquels nous faisaient bénéficier de leurs mégots) et les freins moteur des camions qui passaient quasiment au-dessus de nos têtes, nous avions versé une substantielle avance sur la ferme, et au moment de planifier la traditionnelle passation de pouvoir chez le notaire, voilà que l’autre partie se désiste (après nous avoir envoyé les factures de taxes municipales et de changement de fosse septique sans qu’on ait pu dire un mot).

C’est des détails personnels, mais je crois qu’ils ont leur place ici pour les transitionneurs en devenir que plusieurs d’entre vous sont. Ça illustre que la famille, lorsqu’il est question de biens et d’argent, n’est absolument pas une garantie. Jusqu’à la dernière seconde j’ai voulu croire que oui, c’était une garantie, hé bien c’était une cuisante erreur. Si vous êtes en situation de transmission familiale de biens fonciers, ça ne coûte rien de vous poser des questions et de vous tenir sur vos gardes. Certainement moins que de refuser de vous en poser, comme je l’ai fait.

Une fois le retour à Montréal effectué alors que j’étais complètement catatonique, paralysé, écoeuré, révolté, halluciné, en tabar*** puissance dix par le retournement de situation, je me suis couché, et ma conjointe ne s’en ai pas laissé compter. Elle a swipé son cellulaire une bonne partie de la nuit sur realtor.ca, Proprio Direct, etc. pour me sortir une liste de propriétés agricoles à vendre.

C’est un détail personnel aussi, mais il a sa place. Maintenant que je peux dire que j’ai très sérieusement entamé ma transition et que je commence à avoir une bonne expérience derrière la cravate, je peux vous garantir que la relation de couple a été pour moi une pilier de la réussite de ma transition. Ce n’est pas une mince aventure, elle est faite de renoncements, d’inconnues, de déceptions, mais aussi de moments magiques, d’émerveillement et de partage. Si votre couple est pas très solide, dites-vous que la transition risque d’y mettre fin. Si votre couple est déjà solide, dites-vous que la transition va très probablement le renforcer. Dans cette aventure il est primordial d’avoir quelqu’un sur qui compter, et que ce quelqu’un puisse compter sur vous.

Donc ma blonde a intensément swipé les propriétés pour me dire au petit matin : «  maintenant tu vas te ressaisir, on passe à la suite. Tu vas nous organiser des visites pour ces propriétés, et à commencer celle-là ».  Très exactement celle-là depuis laquelle je vous écris cette publication l’instant.

Et quelques jours plus tard nous voilà en train d’arpenter cette terre magnifique en Outaouais, riche en forêt, en biodiversité, en arbres fruitiers, en champs, en milieux humides. Une perle. Le paradis pour traverser la fin de ce monde que j’ai déjà pas mal quitté. La transaction s’est bien passée, à tel point que la propriétaire vendeuse est devenue une amie proche. Transitionneuse, herboriste (de renom) de métier, quelqu’un qui sait ce qui s’en vient, et qui est prête au point de ne pas en avoir peur, elle a été d’un grand support. Avec la terre, j’ai gagné une amie précieuse.

Et surtout nous voilà grosso modo à un peu moins d’une heure de route d’Ottawa/Gatineau et et un peu plus d’une heure de Montréal : juste assez loin de la ville pour la laisser à son destin, juste assez proche pour attirer les futurs étudiants en permaculture.

J’ai depuis passé toutes mes fins de semaine en cours sur les Produits Forestiers Non Ligneux (tout ce qu’on peut sortir d’une forêt qui n’est pas du bois), nous avons accueilli des chèvres, nous avons élevé nos coqs et poules Chantecler, j’ai appris le B-A-BA de l’éducation canine pour mes deux chiens bergers (après avoir payé cher mes erreurs de débutant avec le premier), j’ai acquis un pickup (c’est là qu’on découvre la différence entre être écolo et être en adaptation radicale), j’ai appris les subtilités du chauffage au bois, j’ai appris à traverser les coupures d’électricité en pleine tempête d’hiver, j’ai fait des erreurs d’hivernage en plein dérèglements climatiques (c’est là que j’aurais bien aimé avoir l’aide d’un coach en transition bande de petits chanceux 😉 ), j’ai découvert que mes chats ne se sont en rien laissés endormir par le confort thermoindustriel et n’ont jamais cessé d’être de redoutables chasseurs de souris, j’ai à peine vécu la COVID, me baladant à ma guise sur ma terre pendant que les gens en ville étaient enfermés par le confinement, j’ai fait des erreurs dans l’élevage de canards, assez pour en apprendre. La permaculture, c’est aussi s’autoriser de faire des erreurs pour apprendre et grandir.

Mon exil étant réussi, me voilà enfin de retour, depuis là-bas! Ça a été long, je sais, mais j’avais besoin de cesser de parler et de faire, et de montrer que des solutions personnelles d’adaptation sont possibles. Si moi je l’ai fait, c’est qu’il y en a plus d’un qui peut le faire.

Je vous joins quelques photos de ce paradis sur Terre.

Dans la forêt, à quelques mètres de la maison.
Une maman chat et sa fille qui habitaient la forêt à notre arrivée. La maman a malheureusement rapidement disparu. Nous avons accueilli sa fille qui est depuis une des mascottes de la maison.
Pommes glacées sur l’arbre (délicieusement sucrées par le froid)
M. Gélinotte en pleine parade nuptiale durant les premiers jours d’hiver
Un tronc parsemé de champignons amadouviers (polypores allume-feu)
La cabane à sucre sous la neige, à quelques mètres de la maison, au coeur d’une érablière (autonomie en produits de l’érable)
Notre première chienne, Bella, pique un roupillon réparateur
Vue d’hiver de notre chambre
Bella, déjà très joueuse et turbulente, s’offre un bain de neige
On se chauffe à la chaleur du poêle à bois avec un de nos poussins Chantecler
Lever de soleil par la fenêtre du salon, sur les collines de la Petite-Nation
Arrivée de nos deux chèvres laitières, des Saanen, Coquette et Jenna
Une délicieuse assiette de Produits Forestiers Non Ligneux : Champignons sauvages, brocolis d’asclépiade, épi de quenouille, gratin à la farine de quenouille
Au mois de mars Jenna nous donne ses deux bébés : Roméo et Ébène, qui après leur sevrage ont rejoint d’autres familles en transition
Moment déjeuner-câlins entre Jenna et ses deux petits
Orion pique un roupillon entre deux parties chasse
Au tour de Coquette de nous offrir ses petits : Isadora et Blanche-Neige qui resteront avec nous et George qui rejoindra une autre famille en transition
Moment câlin entre Coquette et ses petits
La fin de la croissance et de la voiture, ça se prépare, COVID ou pas.
Jenna veille sur la relève sous la chaleur de la lampe infrarouge
Coquette, toujours aussi gourmande, scrute le seau à friandises
Inspection post-hivernale du chalet avec Bella : mauvaise surprise, une grande branche de pin, en cédant sous le poids de la neige, a explosé une gouttière et la porte patio.
Les petits ont entre deux et trois semaines, et ça pousse vite!

Laisser un commentaire