Vivre dans un monde limité

Nous avons pris le temps dans le dernier article de regarder les choses en face. C’est la condition préliminaire pour prendre les bonnes décisions. Si l’on refuse de comprendre une situation et qu’on s’évertue à rêver stupidement dessus, on prend des décisions délirantes et fantasmées qui sont totalement découplées du réel. C’est sympa, c’est rigolo, ça réconforte, mais bon, habituellement ça empire la situation.

Pour formuler de bonnes solutions, il faut bien comprendre le problème.

Nous vivons dans un monde limité. J’ai l’air de rabâcher, et je l’assume. Parce que maintenant et pour le reste de l’Histoire de l’humanité, c’est avec cette réalité qu’il va falloir composer. Ce qui veut dire qu’il faut arrêter de se comporter comme dans un monde illimité. On a voulu l’ignorer, et ça va pas manquer, la facture va arriver. Vous vous en doutez, elle ne sera pas belle.

Vivre dans un monde limité, ça veut dire qu’on ne peut pas tout faire. Ça veut donc dire qu’il va falloir procéder à des arbitrages.

Le premier des arbitrages, c’est de faire la part des choses entre ce que l’on veut faire (et ne veut pas) et ce que l’on peut faire (et que l’on ne peut pas).

On ne veut pas le faire et on ne peut pas le faire : parfait c’était la partie facile, un dossier de réglé 😊.

On veut le faire et on ne peut pas le faire 😔. Là il va falloir sortir les mouchoirs pour certains. On pourra rêver en s’endormant dans notre lit le soir, mais il faut pas que ça aille plus loin. On retrouve là :

  • la croissance infinie : ça défie les lois de la physique et de la santé mentale. Je ne peux pas croire que rendu(e) là, si vous suivez ce blogue, que vous y croyez encore si vous y avez jamais cru.
  • La société de consommation, consubstantielle à la croissance infinie. Consommer de façon infinie est totalement impossible, parce que l’énergie abondante est bientôt terminée, et parce qu’on a pas mal bousillé les ressources. Ça défie les lois de la physique. Vous me direz « on peut aller piller Mars », en dehors du fait que ça aussi c‘est totalement impossible pour des raisons d’EROI (le coût énergétique d’extraction sur Mars est intersidéral).
  • la société des robots à notre service (ressources minières limitées et énergie industrielle abondante au bord de l’épuisement). Les robots ont besoin d’énergie pour fonctionner, et ils ont encore plus besoin d’énergie pour être usinés, et encore plus pour extraire les minerais et les terres rares qui nécessairement iraient avec. Les robots en bois animés par le vent… je crois pas que ce sera très intéressant.
  • Les régimes de retraite par répartition : ces régimes sont alimentés par la croissance du PIB. Si la croissance du PIB s’effondre, et elle va s’effondrer de gré ou de force, plus de retraite par répartition. Désolé pour les bientôt retraités 🤷🏻‍♂️.
  • L’épargne financière. Si la croissance du PIB s’effondre, et elle s’effondrera de gré ou de force, l’épargne ne peut plus être rémunérée. Elle peut même être anéantie en quelques jours ou même quelques heures. Désolé pour les épargnants 🤷🏻‍♂️.
  • Le futur à la Jeremy Rifkin (la troisième révolution industrielle) : c’est un projet magnifique, mais qui n’a jamais tenu compte des limitations de ressources minières et de l’EROI d’extraction. C’était beau, c’était sympa, mais si je veux rêver je me regarde un Starwars, le visage angélique de la Princesse Leia me semble bien plus divertissant.

On peut le faire et on va bien faire attention de ne pas le faire, parce que c’est quelque chose qui n’est pas acceptable dans nos valeurs, et que si on laisse ces choses arriver, elles constituent un danger potentiellement fatal pour notre société ⚠️ :

  • La dictature verte : on peut mettre au pas tous les chasseurs de licornes. Il y a plein de façon de s’y prendre. Des milices armées (voir la série la Servante Écarlate) jusqu’aux micro-groupes commandos qui iront couper les lignes de haute tension. Et chaque semaine qui passe à tirer des plants sur la comète, à rêver stupidement de croissance infinie, nous en rapproche. Alors pour ceux qui rêvent (et bien sûr il y en a aucun qui lit ce blogue), c’est le temps de cesser de jouer à la Belle Aux Bois Dormants. Certains écologistes rêvent d’une action solidement musclée, et leurs rangs grossissent. Ils ont perdu une telle foi en l’humanité consumériste qu’à leurs yeux elle peut passer aux pertes et profits. Moi personnellement, je me refuse d’avoir un avis là-dessus. Regardons de quoi est capable cette humanité. Si elle est vraiment consumériste jusqu’au suicide, qu’elle le fasse. Mais je vais humblement (avec des centaines de milliers d’autres conscients) contribuer à lui offrir des portes de sortie afin qu’elle ne se rende pas jusque là. On va bien voir si elle prendra ces portes de sortie ou si elle voudra continuer son suicide par consommation…
  • Le pendant de la dictature verte, la société autoritaire.
  • La société de l’IA. L’IA est un robot d’intelligence. Au lieu de faire des actions, l’IA intègre de l’information, la traite, et en produit, à une vitesse qui dépasse de très loin de quoi est capable un humain. Habituellement, elle sert des gens qui ont bien davantage à coeur leur intérêt à eux plutôt que le vôtre. Moi, je suggère fortement de vous en passer quand il n’y a pas une solide structure démocratique pour contrôler ce qui arrive à ces informations. Ensuite on doit mettre les infrastructures informatiques au régime, et l’IA est terriblement consommatrice de ressources informatiques et d’énergie. Il faut y aller mollo sur l’IA et ne la mettre en action que sous harnais, au profit du bien commun et pas au profit du bien privé.
  • Laisser du monde sur la paille. Ce n’est pas parce que la fin des régimes de retraite par répartition est garantie et relativement imminente qu’on va laisser nos aînés sur la paille. Et on veut pas non plus laisser les pauvres sur la paille. Ni les personnes seules (essentiellement des femmes mais pas seulement). Ni les malades. Probablement que j’en oublie bien involontairement, merci de ne pas me traiter de blanc-raciste-individualiste-pourri-choyé-…
  • Dépasser le 2ºC de dérèglement climatique. Parce que ça c’est condamner nos enfants. C’est eux, ceux que vous serrez dans vos bras, qui vont vivre avec les conséquences de cette affaire-là. Présentement on est à +3ºC/+5ºC. Ils ont l’actuel statut de condamnés. Il faut que vous preniez conscience qu’à terme il y a bien des parents qui ne laisseront pas perdurer cette situation. Ça veut dire que si la situation refuse de se régulariser de gré, ils la régulariseront de force (voir l’item sur la dictature verte plus haut).
  • Sauter dans le vide sans parachute. Le mode de suicide avéré des croissancistes c’est de dire « On fait des conneries maintenant, la technologie qu’on ne connaît pas et dont on n’a encore moins fait les preuves se chargera de régler les problèmes ». À partir de maintenant, on pense à très long terme, et on REFUSE toute forme de promesse technologique. Soit la technologie est là, soit elle est pas là. Si elle est là on l’évalue, si elle est pas là on ne compte pas dessus.
  • Trouver qu’on est trop nombreux et procéder à des méthodes volontaires de suppression de population. Ça a l’air gore comme ça, mais il faut reconnaître que poursuivre la croissance revient indirectement à mener une telle politique par appauvrissement de l’énergie et des ressources, ou par dérèglement climatique qui fera plus mal aux pauvres qu’aux riches. C’est de façon plus ou moins avouée la démarche d’une portion importante et croissante de l’actuelle classe dirigeante. Si vous ne me croyez pas intéressez-vous aux travaux des Pinçon-Charlot.

On va le faire 👍:

  • Mettre à niveau la consommation avec ce que peut fournir durablement l’énergie et les ressources. Cela pourrait de façon ultime mener à une société post-industrielle très comparable à une société pré-industrielle. C’est pas drôle, mais que voulez-vous, les gens auraient du y penser avant de se comporter comme des piranhas dans un aquarium de guppies.
  • La société de consommation n’est pas tenable, mais la société du soin et du savoir l’est. L’épanouissement ne se trouverait plus dans consommer, mais dans soigner. Soigner les gens, soigner la Terre, soigner le vivant. Une grande annonce en matière de politique monétaire va avoir bientôt lieu pour ouvrir des portes, on est en phase de recueillement de signatures de soutien à notre projet.
  • S’efforcer de préserver au mieux l’esprit d’initiative et les libertés individuelles dans le respect des limites en ressources et énergie. Il faut s’attendre à ce que l’avion et la viande industrielle en prennent un méchant coups, et pas seulement ça. Mais c’est ça ou perdre encore plus de libertés plus tard.
  • Reconnaître le droit à la vie pour l’ensemble des espèces : on donne un coup d’arrêt immédiat à l’extermination du vivant sur les territoires sur lesquels on a le contrôle. Cela inclut notre territoire, et les territoires de ceux qu’on fait vivre (nos partenaires commerciaux).
  • On va limiter autant que faire se peut la violence de la transition : chaque fois qu’on peut raisonnablement faire la transition en douceur, on va la faire en douceur. Quand on n’aura pas le choix d’y aller vite et fort, on ira malheureusement vite et fort.
  • Dans la liste des choses qu’on veut faire et qu’on peut faire, il va falloir procéder à une nouvelle étape d’arbitrage : on veut et on peut faire chaque item pris individuellement, mais l’ensemble des items ne rentrent pas ensemble dans un monde limité. Par exemple on peut choisir de maintenir notre niveau de vie d’une part, et de rester sous la barre des 2ºC d’autre part, mais les deux ensemble ne peuvent pas rentrer dans les limites de notre monde actuel (voir article sur la résolution de l’équation de Kaya). Il faut choisir soit l’un soit l’autre, et comme on a choisit de façon non négociable de rester sous la barre des 2ºC, on doit de façon non négociable descendre notre niveau de vie.

Mais pour faire cette transition, il faudrait que notre espèce se réveille. Et chaque semaine qu’elle perd à se réveiller, qu’elle continue à dévorer son champs des possibles, elle restreint ses possibilités de transition.

Il va falloir assumer la situation, et procéder à un travail de déconstruction. Non on n’a pas besoin de 50 marques de marteaux au Canadian Tire, non on n’a pas besoin de troisième lien à Québec.

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J’espère que vous réalisez que ce que vous venez de lire est plus ou moins de la bullshit: on n’a aucune espèce de levier sur les autres, sinon essayer de les conscientiser.

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C’est là que la partie intéressante arrive.

Faute d’avoir ce projet en société, on peut avoir ce projet tout seul, en famille, ou en collectivité. Les autres, on les laisse couler parce qu’après tout, ils le veulent bien: ils veulent que ça change, mais refusent de changer. On peut et on va bien sûr les aider, en autant qu’ils le veuillent. Mais on attend pas leur accord pour nous sortir, nous, de ce suicide. On fonce, parce qu’on aime et on respecte la vie, et parce que pour la plupart d’entre nous, on a des enfants et on veut leur offrir un avenir.

La permaculture est un savoir fondamental pour développer ce projet de vie sereine à une micro-échelle.

C’est ainsi qu’à l’heure où vous lisez ces lignes, des centaines, peut-être même des milliers de familles au Québec qui ont ouvert les yeux, partent s’installer en nature pour s’installer en auto-suffisance. Ils partent sur les chaloupes pendant que le Titanic coule.

Ma chaloupe est prête. Mais je reste sur le pont pour en aider un maximum avant qu’il ne soit trop tard.

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