Résoudre l’équation de Kaya : « Bienvenue dans le Monde Nouveau »

L’équation de Kaya nous projette dans notre réalité, celle qui a toujours été la nôtre, et que nous n’avons, pour la plupart, jamais acceptée, ou du moins jamais pleinement intégrée. Car elle dicte la remise en cause totale de notre système socio-économique, le réflexe premier a toujours été de la repousser du revers de la main, à la façon qu’on remettrait toujours à plus tard la déclaration d’impôts annuelle.

J’avais jusqu’ici un vieil adage : « Il y a deux choses qu’on ne peut pas contourner : la loi de la gravité et la loi du fisc. Ignorer l’une ou l’autre ne peut mener qu’à une catastrophe ». Je réalise à l’instant que je vais l’adapter en ajoutant Kaya à la liste des lois incontournables.

L’équation de Kaya nous projette dans la réalité de notre monde qui est celle-ci : « notre monde est limité ». Vous me direz « En voilà un scoop… » Et pourtant, oui, je vous l’assure, c’est tout un scoop. C’est l’aube d’une révolution intellectuelle qui probablement surpasse celle de l’acceptation de la sphéricité de la Terre, car notre société se comporte avec l’inconscience et l’aveuglement de ceux dont elle se moque volontiers, à savoir les Terre-platistes.

Notre monde est limité, et nous nous comportons comme s’il ne l’était pas. Nous consommons les ressources comme si elles n’avaient pas de limite : destruction des forêts, désertification des terres arables, pollution des océans, surpêche… et comme le démontre l’évident constat du comportement de notre espèce au regard de l’équation de Kaya, nous nous comportons comme si nous pouvions rejeter dans l’atmosphère du CO2 sans limite.

Et c’est exactement le dogme central de notre société qui est remis en cause ici : celui de la croissance infinie. Comme le dit très bien Marie Adler, l’héroïne de la série « Incroyable » sur Netflix (fin de l’épisode 7) : « (…) Je crois que je ne perdrais pas mon temps. Je mentirais. Parce que même les gens qui ont un bon fond, même les personnes à qui on croit pouvoir faire confiance, si la vérité ne correspond pas à ce qui les arrange, si ce que vous leur dites ne rentre pas dans les cases, elles ne veulent pas vous croire. Même les personnes qui vous aiment beaucoup, c’est comme ça, elles ne vous croient pas. »

J’imagine que si vous avez lu jusqu’ici vous me croyez au moins un peu, et de fait je pense que je ne vous apprends pas grand chose, car nous sommes ici pour la plupart entre initiés. Mais cela explique en grande partie le déni civilisationnel dans lequel nous sommes plongés.

Voici donc dans quoi nous sommes immergés comme un corps lesté au fond de la mer, attaché à un boulet : un monde limité, sur lequel notre espèce refuse de faire le deuil de la croissance infinie.

Certains diront que la croissance est une notion économique, donc purement comptable, totalement découplée de la réalité physique. À ceux-ci je réponds « C’est très bien : montrez-nous comment vous comptez faire de la croissance économique découplée du monde physique. » Ça revient un peu à leur dire « Montrez-nous que le Père Noël existe », mais ça ils ne le reconnaîtront jamais car si le Père Noël n’est déjà plus dans leurs croyances, la croissance infinie, elle, en fait toujours partie. Comme le dit Marie Adler, si ce que vous dites ne rentre pas dans les cases de ceux qui vous entendent, ils ne vous croient pas. La fameuse révolution économique immatérielle du génie logiciel n’a pas eu lieu et n’aura pas lieu. Un ordinateur exige la mobilisation de quantités astronomiques de ressources minières (limitées), lesquelles mobilisent une consommation de pétrole et une production de GES hallucinantes. Un réseau informatique (réseaux de données, serveurs, postes clients…) consomme une quantité apocalyptique d’énergie. Depuis près d’une décennie, la production de GES par l’Internet a déjà dépassé celle occasionnée par le transport aérien. Clouons tous les avions au sol, et ne coupons rien à l’Internet, et la situation n’est physiquement toujours pas tenable. Et pour terminer, habituellement un ingénieur logiciel s’attend à un revenu conséquent (d’autres secteurs sont bien plus attrayants en matière de bénévolat), et quoi faire avec un revenu conséquent, sinon s’acheter une belle voiture, des billets d’avion, une grosse maison énergivore, etc. On n’a pas besoin d’argent pour s’émerveiller devant des têtes-de-violon, ou bien méditer dans la rosée du matin, ou vivre pleinement l’instant présent devant la magnificence d’un lever de soleil sur le fleuve St-Laurent.

Source : Bernard Faubert (mai 2018)

La croissance économique est directement couplée à la croissance de la consommation physique de ressources et d’énergie, et à la croissance de la production de pollution, c’est incontournable.

Que l’on croit ou non à la réalité physique, elle n’en est pas pour autant moins palpable. La succession des canicules meurtrières, les feux en Alberta et en Australie le confirment : le dérèglement climatique est à l’oeuvre.

L’Australie en flammes, et ce n’est qu’un début

L’équation de Kaya nous indiquait comment l’éviter, il est malheureusement trop tard. Au moins, pour ceux qui acceptent d’ouvrir leurs cases, cette équation nous indique comment limiter ces dérèglements, et de fait elle nous prescrit de totalement révolutionner notre rapport à l’énergie, ce qui indirectement nous prescrit de révolutionner notre rapport au monde.

Sans énergie, impossible de se chauffer, impossible de se déplacer, impossible de se nourrir, impossible d’étudier, impossible de consommer, impossible… tout devient impossible.

De fait, la clé ne réside pas dans se passer d’énergie, car comme nous l’avons vu plus tôt, l’énergie c’est la vie. La clé réside dans se passer d’énergie carbonée. C’est-à-dire ni plus ni moins de faire le deuil de la civilisation thermo-industrielle : une civilisation à l’énergie abondante et peu chère. Le pétrole peu cher vit à l’instant ses derniers moments d’euphorie, ceux qui précèdent l’envol final pour un autre monde. Je reviendrai une autre fois sur le mirage des énergies dites « vertes », car lui aussi c’est un beau mirage qui mérite à lui seul plus qu’un article au complet.

Les gens qui reprennent l’équation de Kaya et se concentrent avec l’énergie du désespoir sur l’amélioration du mix énergétique pour jouer sur sa nuisance, ceux-là refusent de regarder les choses en face : on ne change pas un mix énergétique en dix ans, et on en change à peine en vingt ans. On en a au plus trente.

Les gens qui reprennent l’équation de Kaya et se concentrent avec détermination sur l’amélioration de l’efficacité énergétique, eux, sont déjà dans une démarche d’adaptation profonde. Vous trouvez là les véganes (l’alimentation à haute efficacité énergétique), les cyclistes (le déplacement à haute efficacité énergétique), les porteurs de deux couches de chandails l’hiver (la régulation thermique à haute efficacité énergétique), les gens qui passent des vacances locales (les vacances à haute efficacité énergétique), les praticants de toilettes à compost (la gestion de 💩 à haute efficacité énergétique), les permaculteurs (l’agriculture à haute efficacité énergétique), les gens qui privilégient la famille et les amis (le bonheur à haute efficacité énergétique…). On peut clairement faire beaucoup de choses là.

Les gens qui font preuve de réalisme reprennent l’équation de Kaya, poussent un soupir de tristesse mêlée de résignation, et comprennent ce qui attend le revenu moyen. Notre niveau de vie va radicalement baisser. Soit on le baisse pour échapper à une catastrophe climatique, soit il va baisser du fait de catastrophes climatiques qui dureront des siècles et qu’on aura refusé de gérer à temps, imitant dans le déni climatique de façon toute aussi criminelle et stupide le déni épidémiologique de Trump sur la COVID.

L’horloge de la mort de Trump, mise-à-jour en temps réel sur www.trumpdeathclock.com

Pour vous donner un ordre d’idée, pour atteindre à temps la diminution de CO2 compatible avec la limite des 2ºC (déjà catastrophique), il nous faut procéder immédiatement à une baisse annuelle de 4% des émissions de GES (ou du revenu moyen, prenez-le comme vous voulez) pendant 30 ans. Par « intérêt composé décroissant », les dix premières années seraient les plus difficiles. À date, l’arrêt économique induit par la COVID a induit une baisse de 4% des émissions de GES.

Il faudrait une COVID supplémentaire par année pour au moins dix ans.

On ne change pas un mix énergétique en 10 ans.

À moins d’une dictature (on quintuple le prix de la viande et des voitures neuves et on fout en prison ceux qui se révoltent et si on n’a pas assez de prisons on les fusille), une efficacité énergétique ne se gagne pas aussi vite en 10 ans. Les petits gestes permettent de sensibiliser, mais ne permettront pas d’échapper à la catastrophe dans une marée de folie consumériste endoctrinée, où depuis le berceau les enfants sont biberonnés à l’idée que réussir sa vie se mesure à la hauteur de son revenu.

Le revenu moyen, ça ça peut se baisser vite. Avec les révoltes qui ne manqueront pas.

C’est fini. Ce monde est fini.

Heureusement, pour ceux qui le comprennent et l’acceptent, on peut faire un autre monde. Un monde d’adaptation profonde qui allie renoncement, résilience et réparation. Un monde qui, en prime, nous remplit de bonheur. En laissant la pénurie énergétique aux autres, en laissant la pénurie de ressources aux autres, en laissant les révoltes violentes aux autres, en laissant la souffrance, la maladie et la mort aux autres.

Mais pour revivre, il faut accepter de mourir. Il faut accepter la fin de cette vie pour avoir le droit à une nouvelle.

Le Monde Ancien est mort. Vive le Monde Nouveau.

(Et il fera chaud dans ce Monde Nouveau)

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