La fin du monde dans un pot de beurre de pinotte (ou de Nutella…)

Je vous le promets depuis longtemps, et même si je prends mon temps, je suis un homme de parole. Vous en avez rêvé, les voici pour vous aujourd’hui : l’alpha et l’oméga de la vie et de la mort, et en ce qui nous concerne l’omega de la mort de notre civilisation soit-disant toute-puissante et invincible, pourtant condamnée par ses propres excès.

Tout système dynamique est un système mû par l’énergie. Je vous mets au défi de me nommer un seul système dynamique qui ne soit pas mû par l’énergie. Le mouvement, la vie, a besoin d’énergie.

Un avion sans énergie est un avion cloué au sol, mort. Une voiture sans énergie est une carcasse. Une éolienne sans vent est une éolienne morte. Une turbine hydroélectrique sans énergie potentielle de pesanteur de l’eau située en amont est une turbine morte. Un chat qui ne mange plus, comme ça m’est arrivé il y a un mois, malgré tout ce que nous avons essayé avec le vétérinaire, est un chat mort (RIP Totor 😢). Une civilisation qui ne dispose plus de la quantité d’énergie nécessaire à son maintien est une civilisation morte (ou du moins muée en autre chose de moins énergivore).

Le propre de la vie, au sens biologique, est sa capacité à extraire de l’énergie de son environnement et de la convertir en énergie disponible pour ses besoins. À la minute qu’un organisme unicellulaire, multicellulaire, communautaire, social, perd la capacité d’extraire de l’énergie de l’environnement, ou perd la capacité de convertir cette énergie en énergie disponible, cet organisme est mort.

Aujourd’hui, nous nous penchons sur la condition première du maintien de la vie : la capacité d’extraire de l’énergie de son environnement. Nous pourrions dire ÉNORMÉMENT de choses sur la condition seconde (la transformation de l’énergie d’une forme extractible en une forme disponible à l’utilisation), mais la fin du monde est un vaste sujet qu’on ne résume pas en un article de blogue. Nous aurons au cours des mois et des années qui suivent le loisir de disserter sur le sujet et même, grâce à la magie de l’actualité, le privilège d’assister à la fin du monde en direct, en espérant que l’Internet ne flanche pas trop vite (ce à quoi je crois sincèrement – que l’Internet durera assez longtemps pour que vous compreniez ce qui vous arrive, et comment vous adapter à temps).

Prêts pour perdre le peu de virginité qu’il vous reste, je veux dire d’innocence insouciante qui vous fait croire que le monde que vous connaissez ne cessera jamais de « progresser »? Si vous n’êtes pas prêts, arrêtez-vous là. Si vous l’êtes vous pouvez continuer.

Car aujourd’hui, on cloue le cercueil.

Les préliminaires étant terminés, on passe aux choses sérieuses. Donc la condition première de survie d’un organisme est sa capacité à extraire de l’énergie de son environnement. Prenez une bonne minute pour relire cette phrase dix fois. Parce qu’elle va vous sauver la peau, ou du moins vous garantira une vie endurable.

Je vais la réécrire, sacrifiant la subtilité au désir que vous reteniez la phrase la plus importante de ce blogue : « LA CONDITION PREMIÈRE DE SURVIE D’UN ORGANISME EST SA CAPACITÉ À EXTRAIRE DE L’ÉNERGIE DE SON ENVIRONNEMENT ».

« La condition première de survie d’un organisme est sa capacité à extraire de l’énergie de son environnement. »

Seulement voilà : pour extraire de l’énergie, il faut justement de l’énergie. Et c’est là que tout se joue. C’est exactement ce qui est arrivé à mon pauvre chat Totor. Il était rendu tellement malade et faible qu’il n’arrivait plus à s’alimenter : l’énergie pour se nourrir et digérer était supérieure aux calories qu’il pouvait ingérer, ce qui l’a amené à puiser dans ses réserves, jusqu’à l’inéluctable conséquence terminale.

Et dans quelques minutes, vous allez comprendre que c’est très exactement ce qui va arriver (de mon vivant, et je suis un jeune quadragénaire) à notre civilisation telle que nous la connaissons.

Pour résumer la notion de rendement énergétique (rapport énergie extraite sur énergie d’extraction investie), un concept mathématique a été élaboré : l’EROI. Energy Return On Investment, soit le rapport de l’énergie extraite sur l’énergie nécessaire à l’extraction. Savourez-bien votre science, car à cet instant, si ce n’était pas déjà le cas il y a cinq minutes vous venez de dépasser de dix coches l’état d’intelligence des économistes classiques (je ne donne pas de nom ici, mais j’en ai donné au moins un dans mon article précédent) : vous êtes à cette seconde définitivement plus intelligent que la classe dirigeante d’ignares (économistes crétins et politiciens cupides) qui dirigent votre vie.

Vous comprenez aisément à ce stade-ci que ce qui nous intéresse, c’est un EROI élevé. C’est pourquoi au début du vingtième siècle les États-Unis étaient à la fête : l’EROI de leurs champs de pétrole était de 70. Investir l’énergie d’un baril de pétrole leur rapportait l’énergie de 70 barils : un coups de pioche et vous voilà millionnaire. C’est de là que les États-Unis ont tiré leur puissance d’abord énergétique, puis financière et militaire.

Sauf que là, l’EROI du pétrole est rendu à 5. Non, ne pleurez pas, non, ne stressez pas, ça va bien aller, car ensemble on va s’adapter. Du moins si la grosse masse de chasseurs de licornes benêts qui nous entoure ne nous en empêche pas (ce qui n’est pas gagné).

L’EROI du pétrole a toujours été à la baisse, sauf à quelques rares exceptions d’innovations techniques d’extraction. Pourquoi? Et bien car, attention les yeux, gros scoop : les réserves de pétrole sont *** LIMITÉES ***. Ce que notre civilisation capitaliste dirigée par des économistes ignares et suicidaires n’a jamais voulu comprendre, et maintenant il est tout simplement trop tard.

Pour vous illustrer la chose, nous allons prendre pour les Québécois un traditionnel pot de beurre de nounours Kraft, mieux connu sous le nom de beurre de pinotte, et pour les Français un traditionnel pot de beurre de noisette Nutella. Non je ne ne touche pas de royalties publicitaires, ça m’amuse juste d’utiliser pour mon illustration de fin du monde des compagnies fortement impliquées en réel dans la fin de ce monde.

Prenons notre pot de beurre de pinotte. Nous voilà au début du vingtième siècle : nous ouvrons notre pot de beurre de pinotte et la ressource est abondante. À peine nous plongeons notre cuillère à tartiner, aussitôt elle est pleine et on se baffre. Puis on plonge et replonge et replonge notre cuillère à tartiner. C’est la fête, le pinotte ici et le Nutella là-bas nous montent au cerveau, nous nageons dans le bonheur. Nous voici en pleine seconde moitié du vingtième siècle, dans la folie des années soixante, soixante-dix, quatre-vingt… Ha! voilà que la cuillère se remplit moins aisément. Bon, on y met un peu plus d’effort (l’EROI baisse…), mais bon on la remplit quand même. On continue à se baffrer, le cerveau englué de pinotte/Nutella, plutôt que se poser les vraies questions du style « On mange quoi demain si on a baffré tout le pot et qu’il n’y en a qu’un seul… ». Nous voici à la fin des années quatre-vingt. Ha… voilà que même en y mettant de l’effort, on a du mal à remplir la cuillère. Nous voilà dans les années quatre-vingt-dix. Bon, le moment vient où il faut faire une innovation technique : on fait appel à la cuillère à confiture (long manche et petite coupole). On arrive à élever notre EROI, assez faiblement et très temporairement, mais on a du pinotte à la bouche. Nous voici dans les années deux mille… et puis finalement, on se retrouve à gratter, gratter, gratter comme des compulsifs… ça c’est la fin des années deux mille et les années 2010 : le pétrole de schiste, où on explose la roche et on la presse comme un citron à des coûts d’exploitation si vils que les puits de pétrole de schiste n’ont jamais dégagé une seule cenne (un seul centime) de profit.

Et nous voilà à la fin du pot. Avec une armée de plus de huit milliards de consommateurs junkies et affamés qui traitent les décroissants d’extrémistes.

Les esprits chagrins diront « Oui mais Nafnaf le 3ème petit cochon c’est un extrémiste, il raconte n’importe quoi, car du pétrole il en reste plein plein plein… ». C’est à cet instant que nous avons une belle opportunité de distinguer les gens allumés des gens ignares à en mourir. Oui il reste une quantité délirante de pétrole. Mais ce n’est PAS du pétrole extractible. Peut-être, je dis bien peut-être, quelques innovations techniques pourront permettre de maintenir très temporairement un EROI au-dessus de 1, mais ce serait un court sursis. À l’heure où la catastrophe climatique est garantie, et qu’il faudrait déjà (il le fallait depuis longtemps) rationner le recours aux énergies fossiles.

Est-ce que LA dernière goutte d’or noir va tomber dans une éprouvette devant nos yeux éplorés l’année prochaine? Absolument pas, il va en couler encore beaucoup, et encore longtemps. Mais par contre, ce qui va arriver, c’est que l’offre sera physiquement incapable de rencontrer la demande, et ça ça va donner lieu à tout un spectacle. Le ministère finlandais des affaires économiques envisage un spectacle au-dessus de l’imaginable. Je cite : « Aujourd’hui, approximativement 90 % de la chaîne d’approvisionnement de la totalité de l’industrie manufacturière (tous secteurs confondus) mondiale dépend de la disponibilité de dérivés du pétrole, ou de services dérivés du pétrole. Environ 70 % de nos besoins journaliers en pétrole viennent de champs découverts avant 1970. La grosse partie de la production provient de 10 à 20 champs immenses de pétrole. »

Si vous vous demandez pourquoi hier soir ma femme, moi et mes enfants on trinquait de bonheur d’avoir vendu la maison familiale de ville en moins de deux semaines, pour partir en campagne à un moment où la superficie agricole est à un montant historiquement bas, vous avez là un bon morceau de l’explication – quoi que encore très partielle.

Les esprits rigoureux diront « Ha mais Nafnaf, sur l’article sur l’EROI de Wikipedia que tu cites, l’énergie hydro-électrique a un EROI de 50 à 250, au Québec on est à l’abri, tu capotes pour rien. » Bon d’abord je ne capote pas car je suis très en contrôle de ce qui m’arrive, et je m’efforce de vous rendre en contrôle de ce qui vous arrive. Ensuite, il faut regarder les choses en face. La qualité dont nous avons le plus besoin présentement, c’est le réalisme. Si les gouvernements fédéral et provincial n’étaient pas si endoctrinés et criminels, ils procéderaient à une politique extrêmement agressive d’électrification des transports, grâce à laquelle ils obtiendraient un taux de conversion des transports du fossile vers l’électrique renouvelable au moment le plus tard envisagé pour le pic pétrolier, soit 2025, de seulement 9%. C’est l’hypothèse la plus optimiste (et certainement trop optimiste) avec laquelle il nous faut travailler.

Imaginez un Québec électrifié à 9% en pleine crise pétrolière. Franchement. Faut-il que j’élabore davantage?

Souriez. Vous comprenez ce qui vous attend. Ça vous donne de sérieuses chances pour vous adapter de façon proactive sans trop de douleur.

Savourez votre chance.

Et votre privilège. Car ensemble nous sommes appelés à construire un Monde Nouveau. Et nous allons le faire.

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